Chapitre Prieural

Saint Hugues 2 avril 2016

 

 

Très Révérends Chevaliers Révérends Chevaliers
Bien Aimés Frères Ecuyers Novices,

 

Dans la liturgie chrétienne, le premier dimanche qui suit Pâques est la Fête de la Quasimodo, rebaptisée depuis peu Fête de la Divine Miséricorde.

Quasimodo n’a rien à voir ici avec le héros hugolien de Notre Dame de Paris. Il s’agit des deux premières lettres de l’introït du jour, tiré de la première épitre de Pierre : « « Quasi modo geniti infantes, alleluia: rationabiles, sine dolo lac concupiscite,... » (« Comme des enfants nouveau-nés, alléluia : désirez ardemment le pur lait spirituel1,... »).

C’est aussi ce jour-là qu’est lu le récit de l’apôtre Thomas refusant de croire à la résurrection. Le récit se conclut par cette parole du Christ qui résonne profondément à nos oreilles « rectifiées » : « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ».

Thomas ne refuse pas seulement de croire que le Christ est ressuscité. Il refuse de croire à la possibilité d’une résurrection.

Pour nous, Maçons du Rite Ecossais Rectifié, membres de l’Ordre Intérieur, cette possibilité est une certitude. Nous croyons que le destin de l’homme n’est pas de s’adapter au monde qui l’entoure, ni même de s’améliorer dans ses pensées ou ses comportements, mais qu’il est de se transformer totalement, de telle manière que « ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel » selon l’expression de Saint Paul2.

Et pour cela nous devons passer de l’état de semé à l’état de semeur. « Vous êtes le semeur et le grain, et le semeur se sème lui-même » dit la Bible3.

L’initiation nous conduit à cette prise de conscience que la transformation, que nous appelons aussi résurrection ou réintégration réclame à la fois participation et réceptivité, volonté et acceptation, action et contemplation.

 

1 Première Epitre de Pierre (2 :2)
2 Première lettre aux Corinthiens (15 : 44)
3 Cité dans Dialogues avec l’Ange (Aubier 1990, page 287)

 

 

Tout notre parcours maçonnique, d’Adhuc Stat à la Jérusalem Céleste, vise à nous rappeler cette évidence en nous engageant à vivre dans notre intégralité, c’est-à-dire dans nos trois dimensions et non pas seulement dans le dialogue stérile du corps et de l’âme, dans une union périssable que l’Ecriture appelle « vivre selon la chair ».

Chaque étape symbolique : la pierre brute, le miroir, le mausolée, la lame d’or, est une ouverture sur cette tridimensionnalité et l’image des abandons qu’elle exige pour être vécue. L’abandon est ici moins un renoncement qu’une reconnaissance de la subordination de la chair à l’esprit et de la nécessaire spiritualisation de la matière. Cette dernière n’est pas l’effet d’une action personnelle dans laquelle notre volonté viendrait s’imposer ou seulement s’interposer dans le processus de transformation qu’est l’initiation. Bien au contraire, l’âme –car c’est d’elle qu’il s’agit quand nous parlons de volonté- s’élève d’elle-même au-dessus d’elle-même et cesse ainsi de faire obstacle à ce qui en elle n’est pas elle.

La plus belle illustration de ce double mouvement nous est donnée par les premiers vers du Magnificat : « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit a exulté en Dieu, mon Sauveur ».

L’exaltation de l’âme permet l’exultation de l’esprit. Nous pourrions dire en d’autres termes que le consentement conduit au contentement et que le bonheur fait place à la joie, dont Paul nous assure qu’elle est, avec la paix et l’amour, le fruit de l’Esprit4.

Ecoutons ce que nous dit un philosophe que l’on n’attend pas dans ce registre (Friedrich Nietzsche) : « La question primordiale n’est absolument pas de savoir si nous sommes contents de nous-mêmes, mais si, de principe, nous sommes contents de quoi que ce soit. A supposer que nous disions oui à un seul instant, du même coup nous avons dit oui, non seulement à nous-mêmes, mais à l’existence tout entière. Car rien n’est séparé de rien, ni en nous-mêmes, ni dans les choses. Donc, si notre âme, un instant, a, comme une corde, vibré et résonné de joie de vivre, alors toutes les éternités étaient nécessaires pour que cet unique évènement ait lieu. Et toute l’éternité était, dans ce seul instant de notre oui, consentie, sauvée, justifiée, affirmée5 ».

Le vrai et le seul mystère de l’initiation réside dans le mot le plus simple de notre langue : oui.

Nous savons d’expérience qu’il faut une vie pour que les choses simples (étymologiquement les choses « sans pli »), soient perçues, comprises et vécues  dans leur simplicité. Et notre pente est plutôt celle de l’esprit critique et négatif, inspiré par Satan, « celui qui dit toujours Non6 ».

 

4 Galates 5 :22
5 Friedrich Nietzsche – Fragments posthumes – Œuvres philosophiques complètes (XIV) Gallimard 1977

6 Jules Michelet in « Introduction à l’histoire universelle »

 

 

Dire oui n’est pas du fatalisme. C’est au contraire en disant non que nous nous inscrivons dans un destin, que nous nous condamnons à la répétition. Dire oui ne conduit pas à l’inaction ni au laissez-faire. Mais dire oui place notre action dans la seule voie qui la rende efficace et effective, nous pourrions dire nécessaire et non contingente, celle qui va de l’origine à la destination. Or nous savons bien qu’il n’y a pas de différence entre les deux termes et que le chemin consiste à faire retour sur soi, en allant du porche où l’erreur nous avait exilés jusqu’au sanctuaire qui est le principe dont nous procédons. Dire oui ne rend pas l’action inutile. Elle la rend juste.

C’est ainsi que le lion se soumet à l’agneau, comme tout Maître Ecossais de Saint André le découvre entre tableau du grade et quatrième tableau.

Hiram sortant du tombeau est cet homme à la fois régénéré et ressuscité par l’assentiment, le consentement qu’il donne à son propre dépassement. L’accès à la Jérusalem Céleste, c’est-à-dire à l’état d’être libéré des contradictions et des déterminations, n’est qu’une conséquence de cette « mise en ordre ».

Il s’en faut de beaucoup sans doute pour que chacun d’entre nous ait atteint ce point de bascule, ce moment où la porte du temple figurée sur nos tapis de loge s’ouvre sur l’autre monde. Il est probable que notre faim de nourritures terrestres continuera de nous attirer vers le porche et de nous détourner périodiquement de la voie juste. Mais une âme en quête de l’esprit, même insuffisamment préparée, même insuffisamment purifiée, reconnait le chemin dans l’obscurité car elle réfléchit déjà la lumière. La devise de la IIème Province de l’Ordre (Qui Cupit7) rend compte à la fois de notre état de faiblesse et de la force de notre désir. Et le phénix témoigne des morts successives par lesquelles pour nous accédons à la vie.

Révérends Chevaliers, mes Bien Aimés Frères Ecuyers Novices, membres de l’Ordre Intérieur, les nouveaux apprentis que nous sommes redevenus ou appelés à devenir ne sont-ils pas ces nouveaux nés qui désirent ardemment le lait spirituel ?

 

7 Celui qui désire ou encore l’homme de désir 

 

J’en ai terminé