« De l’initiation du Temple à l’Ordre Intérieur »

Très Révérend Grand Prieur, Sérénissime Grand Maître National, Très Révérends et Révérends Chevaliers,
Bien-aimés Frères Ecuyers Novices,

Jean-Baptiste Willermoz rappelait que le seul but de l’initiation était de nous « faire remonter du Porche au Sanctuaire ». Pourtant, au sens strict, le Maçon rectifié ne fait pas la totalité du parcours.Au terme de son initiation maçonnique, il ne parvient qu’au seuil du Saint des Saints, même s’il lui est donné de contempler l’Arche d’Alliance.

Aller du Temple à l’Ordre Intérieur, c’est franchir une frontière invisible, celle qui nous fait entrer dans la Cité Sainte pour habiter avec Dieu et qui nous conduira peut-être un jour (meliora praesumo) aux grands mystères *1, désignés par René Guénon comme la délivrance finale ou l’identité suprême.

 

Un double chemin d’intériorité.

Le Régime Rectifié nous propose un double chemin d’intériorité. L’initiation du Temple nous conduit à l’intérieur de nous-même. La voie chevaleresque est une mise en ordre, en perspective et en action de cet intérieur.

Naturellement, la mise en ordre intervient dès l’initiation maçonnique. Elle en est d’ailleurs lacondition. L’homme qui n’a pas saisi sa nature tridimensionnelle ne peut entrer dans le Templede Salomon et y découvrir le Sanctuaire. Mais cette mise en ordre est d’abord une mise en place, s’il est permis d’utiliser ici un vocabulaire spatial dont nous savons tous qu’il n’est pas pertinent s’agissant des questions métaphysiques.

Le travail du Maçon, qu’il soit ou non rectifié, commence par la perception d’une lumière au fond de sa nuit, au cœur de ses ténèbres. Si cette lumière n’était pas perçue, ou plutôt si son absence n’était pas pressentie, il n’y aurait pas de désir, et donc, pour employer un terme guénonien, pas de qualification.

« Que venez-vous chercher ici Monsieur ? Je désire recevoir la lumière ». Il faut s’arrêter sur cette lumière qui brille dans les ténèbres. Non pas parce qu’elle est figurée dans la Loge sur le mur d’Orient sous la...

1 « Les « petits mystères » comprennent tout ce qui se rapporte au développement des possibilités de l’état humain envisagé dans sonintégralité ; ils aboutissent donc à ce que nous avons appelé la perfection de cet état, c’est-à-dire à ce qui est désigné traditionnellementcomme la restauration de l’« état primordial ». Les « grands mystères » concernent proprement la réalisation des états supra-humains :prenant l’être au point ou l’ont, laissé les « petits mystères », et qui est le centre du domaine de l’individualité humaine, ils le conduisent au- delà de ce domaine, et à travers les états supra-individuels, mais encore conditionnés, jusqu’à l’état inconditionné qui seul est le véritable but, et qui est désigné comme la « Délivrance finale » ou comme l’« Identité Suprême ». Pour caractériser respectivement ces deux phases, on peut, en appliquant le symbolisme géométrique, parler de « réalisation horizontale » et de « réalisation verticale », la première devant servir de base à la seconde; cette base est représentée symboliquement par la terre, qui correspond au domaine humain, et la réalisation supra-humaine est alors décrite comme une ascension à travers les cieux, qui correspondent aux états supérieurs de l’être. Il est d’ailleursfacile de comprendre pourquoi la seconde présuppose nécessairement la première : le point central de l’état humain est le seul où soitpossible la communication directe avec les états supérieurs, celle-ci s’effectuant suivant l’axe vertical qui rencontre en ce point le domainehumain ; il faut donc être parvenu d’abord à ce centre pour pouvoir ensuite s’élever, suivant la direction de l’axe, aux états supra-individuels; et c’est pourquoi, pour employer le langage de Dante, le « Paradis terrestre » est une étape sur la voie qui mène au « Paradis céleste » ». (René Guénon- Aperçus sur l’Initiation – Chapitre XXXIX).

...forme du triangle lumineux, mais parce que la Prologue de Jean nous donne une clé pour la recevoir, pour être « digne de la recevoir ». Il s’agit de la forme verbale « comprehenderunt ».

Si, par facilité, nous croyons que la lumière peut être comprise au sens moderne, nous commettons un contre-sens qui dans les cas les plus extrêmes, peut conduire à la contre- initiation. La Lumière, dont Jean nous dit qu’elle est Parole et Vie, c’est la Connaissance. La Connaissance n’est pas acquise, elle ne peut s’obtenir par la raison et la volonté. Elle est donnée à celui qui l’accueille, c’est-à-dire à celui qui est capable de la recevoir, de la comprendre au premier sens du terme: prendre en soi, contenir.

Prendre en soi, contenir, supposent que l’on ait fait de la place. C’est donc là le travail du Maçon,faire de la place pour que son âme, sa chair devrions-nous dire, n’occupe pas la totalité de lui- même, ne se confonde pas avec lui, ne se résume pas à lui et lui à elle.

Un Maçon est un homme de métier, un constructeur, un bâtisseur. Il connait la perfection de son modèle. Mais en réalité, il n’opère pas, il coopère. « Si Dieu ne bâtit la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en vain » nous disent les Psaumes *2. Laisser agir Dieu, écouter la Parole qui parle en nous,découvrir l’empreinte dans nos cœurs des règles de nos devoirs, c’est bien cela le travail duMaçon, et nous pourrions dire sa Vertu. La vertu est l’essence même de l’homme, son être, la puissance agissante qui le rend conforme à sa nature. Voici ce qu’en disait Spinoza : « Par vertu etpuissance, j’entends la même chose ; c’est à dire que la vertu, en tant qu’elle se rapporte à l’homme, est l’essence même ou la nature de l’homme, en tant qu’il a le pouvoir de faire certaines choses se pouvant connaître par lesseules lois de sa nature *3».

Le Chevalier, lui, ne construit pas le Temple. Le Temple est réédifié en lui. Chevalier de la Cité Sainte, il vit dans la Jérusalem Nouvelle, où il contemple l’Agneau dont le sang marque son manteau comme la robe des vieillards de l’Apocalypse. Mais il reste Chevalier Maçon. Afin qu’il n’oublie pas sa filiation et qu’il ne s’égare pas dans les tentations du pouvoir, qu’il se souvienne qu’il n’agit pas pour lui, mais pour la plus grande gloire de Dieu. Maçon accompli, le Chevalier estdélivré de la mort, et donc de l’angoisse cachée de la mort qui suscite, disait Maxime leConfesseur *4, les deux passions-mères : l’avidité et l’orgueil. En cette veille de Pâques, il est bon de se souvenir que le Christ est descendu aux enfers, et nous a rejoints au séjour des morts qui est précisément celui de toutes nos passions.

Le Maçon, parce qu’il est à la recherche du Royaume tend naturellement à privilégier la voieintérieure, l’homme intérieur. L’entrée dans l’Ordre Chevaleresque marque ce passage sur l’autre rive d’où le regard contemple le réel et ne distingue plus l’extérieur de l’intérieur. Le Chevalier estl’homme noble dont parle Maître Eckhart. Celui qui partit pour un pays lointain, s’y conquit unroyaume, puis revint chez lui. Revenir chez soi, c’est bien sûr habiter le Royaume, en pleineconscience. Le point de départ et le point d’arrivée, l’origine et la destination pour parler commenos fondateurs, sont les mêmes. Rien ne change en apparence, mais tout change en profondeur. Le Chevalier, qui habite la Jérusalem Nouvelle est un homme nouveau. En lui, s’est réaliséel’union presque inconcevable de l’esprit, de l’âme et du corps.

2 Psaume 127 :1 – Cantique des degrés
3 Ethique 4D8
4 Moine et théologien byzantin (580-662)

Si j’en suis jugé digne.

Mais suffit-il d’être un Maçon initié pour être un Chevalier ? Le rituel d’Ecuyer Novice nous ditceci : « Frère Maître Ecossais, que demandez-vous ? Je désire de connaître l’Ordre Intérieur, et d’y être reçu, si j’en suis jugé digne *5». Digne, comme nous demandions à l’être rendu pour recevoir la lumière le jour de notre réception au grade d’apprenti. « Digne » ne doit pas être entendu ici dans son sens ordinaire de « méritant », mais dans celui de « conforme ». C’est la conformité de l’âme à son modèle, et plus encore de l’homme tout entier, qui sera la jauge de notre qualification. Ici, il n’est plus question de grades mais d’état(s). Non que la progression soit achevée : elle ne l’est jamais. Mais la rencontre de l’initié avec son modèle, conséquence de la mise en conformité de tout son être, détermine un mode de présence à soi-même et au réel qui n’est plus un degré de l’échelle,mais une modalité de la vie.

L’initiation maçonnique est graduelle, la voie chevaleresque est continue. C’est une mise en œuvre de l’initiation symbolique, son intégration en quelque sorte, dans un quotidien devenu éternité. Plus qu’un approfondissement, la voie chevaleresque est un accomplissement. On pourrait dire qu’elle est une connaissance en acte, que le Chevalier est un être qui agit.

Nous savons tous que les symboles disparaissent au grade de Maître Ecossais. C’est que maintenant, nous voyons face à face, et non plus comme dans un miroir selon la belle formule paulinienne. Il n’y a plus désormais de représentations sinon la croix, le trophée d’armes *6, le phénix et le pélican.

De la croix, nous pouvons simplement dire, surtout en ce samedi Saint, que nous la portons, et pas seulement sur notre manteau et notre chlamyde. Elle est sur nos épaules et dans nos cœurs, rappel de notre statut d’homme complet, horizontal et vertical à l’image du Christ, humain et divin à la fois. C’est la croix qui oblige, littéralement qui attache (ob-ligare), qui lie celui qui est pourtant délié de toutes les conventions et des serments humains.

La vraie liberté est ici, dans cet attachement. Ce n’est pas un paradoxe, mais l’expression d’unevérité métaphysique : la liberté de l’homme est de trouver sa place, de renouer le lien avec le Créateur, d’assumer sa filiation divine.

Dans le monde spirituel, les vérités humaines, les vérités psychiques si partielles, si relatives, n’ont pas cours et les contradictions, signes notre état de non-réalisation, disparaissent au centre de la croix, dans la « coïncidentia oppositorum ». Comment pourrions-nous sinon blanchir nos robes dans le sang de l’Agneau ?

Le trophée d’armes est un nouveau rappel de nos obligations : celles d’être un homme pacifique, bienfaisant et courageux. La paix de l’âme est la marque du Chevalier, de l’homme accompli,réalisé. Il est dit dans les Ecritures : « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course *7 ». Ce combat-là, bien sûr, se mène contre les ennemis, les mauvais compagnons que nous cachons dans notre sein.

Et puis, voici sur les murs du Chapitre le phénix et le pélican. Deux oiseaux pour une Chevalerie ailée, une Chevalerie célestielle. Deux oiseaux - l’esprit et l’âme – qui se répondent mutuellement:l’un renait éternellement de ses cendres, tel un buisson ardent qui brûle sans se consumer ; c’est l’état de l’homme de désir, quand il a rencontré l’objet de son désir. L’autre nourrit ceux qui ont...

5 Rituel d’EN page 19 (c’est nous qui soulignons)

6 En Chapitre d’armement
7 2 Timothée 4 :7

... faim, et pas seulement de pain. « Ma nourriture -disait le Christ- est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre *8 ». Mot pour mot, ce pourrait être la devise de tout Chevalier.

Il est certain que la voie du Chevalier requiert un sacrifice de soi incompatible avec les sollicitations et les compromissions du monde. Elle est l’illustration de la parole évangélique : « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui; mais parce que vous n'êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait *9». C’est pourquoi elle n’est pas accessible àtous.

Il ne sert à rien d’avoir un nom nouveau, des armes et une devise et de ne pas percevoir ce quecela implique. Sommes-nous réellement des Chevaliers si notre nom n’est qu’un pseudonyme quicache plus qu’il ne révèle, si nos armes ne sont qu’un tableau coloré qu’on lit comme un rébus, sinotre devise sonne creux comme la sagesse profane au lieu d’être le guide infaillible d’une vieincandescente? En bref, si tout ceci nous est extérieur, de simples objets matériels ou intellectuels placés devant nous, hors de nous.

Et la Jérusalem Céleste n’est pas une halte plaisante dans un parcours humain mouvementé. Elle est cet état (que Maître Eckhart appelle le sixième et dernier degré de l’homme intérieur) où« l’homme est dépouillé et sublimé dans l’éternité de Dieu : quand il est arrivé au sommet de la perfection et a perdu le souvenir de tout passé de la vie temporelle et est élevé et transporté dans la similitude avec Dieu : quand il devenu un enfant de Dieu *10».

L’Ordre Intérieur ne propose à ses membres aucun des supports, des secours et des consolationsque prodigue la voie symbolique de l’initiation maçonnique. Il réunit des hommes « voués àl’exercice des vertus » et se contente d’exiger de tous ses membres « l’amour et la pratique de [leurs]devoirs », non sans leur avoir rappelé que « le passé est effacé et que tout est renouvelé ». Ces devoirs quenous devons aimer et pratiquer sont de garder le secret, d’obéir et de nous soumettre, de travailler au bien de l’Ordre et de nous « vouer spécialement à l’exercice d’une bienfaisance active et fraternelle ainsi qu’à l’amour de la vertu et de la vérité, but essentiel de l’Ordre ». Il n’y a dans ce « programme » que des incitations à être et à agir, en homme réalisé. Il n’y est question que de connaissance et dediscipline (ou d’ascèse), de gnôsis et de praxis.

Pour le Chevalier, la bienfaisance est l’expression extérieure d’une harmonie intérieure (étymologiquement une bonne articulation) qui lui donne sa force agissante. La devise du GPRF : « In harmonia virtus » rend compte de cet état qui vaut pour la partie comme pour le tout, pour lemembre comme pour le corps, pour le Chevalier comme pour l’Ordre.

Le Chevalier n’est seul qu’en apparence. Habitant avec lui-même, il vit dans la présence et la contemplation du divin. Semblable, il connait le semblable et reconnait l’image immortelle de Dieu en chaque homme qu’il rencontre. S’il n’en était pas ainsi, il ne pourrait être bienfaisant etpourrait moins encore prétendre à la Cité Sainte.

8 Jn4:34
9 Jn 15 :19
10 Sermon « De l’homme noble »

Enfin, le Chevalier est libre, parce qu’il connait la vérité et que la vérité comme l’a dit le Christ *11 l’a rendu libre.

Cette liberté-là vient d’avant la Chute, et elle n’est pas de celles dont on abuse. Elle est la « glorieuse liberté des enfants de Dieu » *12, rendue possible par la Résurrection.

11 Jn 8 :32

12 Romains 8, 19 :21

 

Joyeuses Pâques à tous.

Jean-Louis, Eques a vero desiderio

Chapitre Prieural de la Saint Hugues 31 mars 2018