CHEVALERIE ET SEIGNEUR PERSONNEL

 

« Qui est le chercheur ? Qui est le cherché ? Le cherché est la lumière divine.

Le chercheur est une parcelle de cette lumière » Najmoddin Kobra

« L’homme ordinaire ne peut se faire naturellement une idée juste de son

origine et de sa destinée. Dans sa vie quotidienne, il est la proie d’influences

de toutes sortes, et s’il connaît bien certaines d’entres elles, il ignore tout des autres.
L’objectif de la démarche initiatique, est de ramener cet homme de sa condition décentrée, victime impuissante des influences qui l’entourent, à la situation centrale qui doit normalement lui appartenir en ce monde, c’est à dire d’homme pleinement conscient et Maître de toutes les possibilités dont il est pourvu.

L’objectif de la voie est de faire de lui un homme véritable, afin qu’il puisse découvrir l’intégralité de ses états, - dont il ignore même l’existence pour partie d’entre eux, - car l’initiation tend à réaliser totalement, à travers l’individu humain, l’Etre qui s’est manifesté en tant qu’individu, et dont la manifestation corporelle et transitoire n’est qu’un des multiples états. » 1

Unité du principe et pluralité de sa manifestation

‘’L’homme cherchant’’, engagé sur le chemin de l’initiation, aspire à la connaissance de son Principe, mais :

  •   Quel est-il ce Principe ?

  •   Est-il vraiment possible de le connaitre ?

A priori, selon les Ecritures, celui que nous cherchons est inconnaissable, et Il resterait non révélé s‘il n’y avait pour chaque homme la possible médiation d’un intermédiaire dont l’existence est évoquée dès le grade d’Apprenti, présence qui nous fut rappelée à chaque degré et précisément signifiée au grade de Maitre Ecossais de Saint André.

Sans cette possible médiation notre démarche serait purement vaine.

C’est déjà de cet intermédiaire dont il est fait mention dès la chambre de préparation à l’impétrant à l’initiation.

- Dans cette solitude apparente ne crois pas être seul.
- Absolument séparé des autres hommes, rentre ici dans toi-même, et vois s’il est un être qui soit

plus près de toi que celui dont tu tiens l’existence et la vie.

- Oui, il est auprès de toi; mais tu es bien éloigné de lui. Tente donc de t’en rapprocher par tes désirs et par ta soumission à ses lois 2.

 

1 Extrait de : de la voie initiatique
2 Il est nécessaire de méditer ce thème de ‘’la soumission à ses lois’’, car derrière cette phrase dont l’interprétation commune est de se soumettre à la Loi de Dieu, des écritures, des évangiles, se cache une proposition qui nous invite à nous soumettre à une Loi qui semble être formulée de l’intérieur..

C’est cette Présence qui dans le cadre de toute initiation, sous des noms différents est appelée à être rencontrée.

 

« ...Vois s’il est un être qui soit plus près de toi que celui dont tu tiens l’existence et la vie. »

L’impétrant, qui a préliminairement déclaré sa foi en Dieu, comprend que c’est de son Créateur qu’il est fait mention,

« celui dont tu tiens l’existence et la vie » , avec une injonction précise : « rentre ici dans toi-même », indiquant la direction de la recherche.

« - Oui, il est auprès de toi; mais tu es bien éloigné de lui. Tente donc de t’en rapprocher par tes désirs et par ta soumission à ses lois. »

La proposition est mystérieuse, et peut le rester longtemps si l’on n’introduit pas une réflexion sur ‘’l’identité exacte’’ de ce qui est qualifié d’ ‘’être’’ en soi.

  •   Qui est cette Présence personnelle ?

  •   Qui est cet « être » dont la connaissance conditionne semble-t-il le chemin de l’initiation ?

    L’homme ne peut pas connaitre Dieu 3, il ne peut en atteindre que la modalité qui est établie en lui ; son propre Centre en est l’unique Ipséité 4 accessible.

    « Celui qui se connait lui-même connait son Seigneur »

Le Régime Ecossais Rectifié nous le répète, l’homme doit retrouver son origine et sa destination, son Orient qui, entendu en son plus haut sens, est un lieu non géographique, une 7ème direction, située dans une topographie spirituelle. On ne peut y accéder que par une porte mystérieusement située en nous, représentée sur les tapis de nos Loges par la porte du Temple de Salomon, information livrée sous forme de symbole nous indiquant que « la porte est en dedans ». C’est la porte d’accès à un monde qui bien qu’étant déjà présent, n’existe pas encore, car il demande à être conquis.

Celui qui se connait lui-même est celui qui connait sa qualification personnelle par laquelle Dieu peut se faire connaitre à lui sous une face unique. C’est le projet de tout homme sur la voie de l’initiation, c’est précisément ce qui est proposé au Chevalier spirituel dans le cadre de l’Ordre Intérieur.

 

Le paradoxe

L’éthique du Chevalier spirituel, comme celle de tout Chevalier, de tout lieu et de toute époque, est définie par le pacte

qui le lie à son seigneur. Il est vassal. Pour le Chevalier spirituel ce Seigneur n’est pas un souverain régnant en ce monde. Il n’est pas non plus le Dieu inaccessible, incompréhensible, le Deus absconditum, la Gottheit 5 de Maitre Eckhart, ni même celui qu’il appela, afin d’en distinguer la conception, Gott, 6 le Dieu Trinitaire, le Dieu vivant de la dévotion et des églises. Le Seigneur du Chevalier spirituel est autre.

Le monothéisme, sous sa forme exotérique, en affirmant le Dieu unique, expose l’homme au mystère du Dieu incompréhensible, éloigné de lui. Là se situe le paradoxe.

En effet, quel incroyable paradoxe ce serait de vouloir servir directement ce qui nous est inconnaissable. Il y a même une sorte d’orgueil absolu dans une telle attitude, qui confine à l’idolâtrie métaphysique.

 

3 Seul le semblable peut connaitre le semblable
4 Ce qui fait qu'une entité, par des caractères strictement individuels, est non réductible à une autre. Désigne l'ensemble des

paramètres spécifiques à une personne, une chose ou une notion. Désigne ainsi une personne, une chose ou une notion en soi, exclusivement, selon ses références propres.
5 L’Aïn Soph des kabbalistes

6 Ces distinction n’ayant lieu d’être que par rapport à la faiblesse de nos capacités de compréhension car, « Dieu ne devient Dieu que lorsque les créatures disent : Dieu »

 

Il y a donc nécessité d’une continuité entre le Créateur et la multiplicité sensible, cette continuité aboutissant à la présence d’une « figure tutélaire unique» au service de laquelle (et avec l’aide de laquelle) le Chevalier combattra afin de servir in fine la cause de Celui qui lui est inaccessible.

Sans cette médiation, tout est vain.

Il incombe au Chevalier spirituel d’être un coopérateur de cet intermédiaire. De sa foi et de sa fidélité à son action, dépendra la révélation qui lui est destinée. Le rapport du Chevalier spirituel avec Dieu est donc celui de vassal envers celui qu’il peut appeler son Seigneur personnel, et celui-ci ne peut correspondre qu’à l’état et au mode d’être de celui à qui il se montre, en face à face.

 

Seigneur personnel et Seigneur des Seigneurs

 

Si l’affirmation de l’Un absolu est située au niveau de l’Etre incompréhensible, c’est-à-dire celui que l’on peut appeler le Seigneur des Seigneurs, l’affirmation des « pauvres créatures » que nous sommes, se situe au niveau du multiple en la manifestation, car l’unité de l’Etre incompréhensible va de pair avec la multiplicité de ses épiphanies, les Seigneurs individuels. Ce n’est pas là une forme de polythéisme, mais les prémices d’une réponse à la question centrale qui doit tous nous habiter sous une forme simple : qui Es-tu, et comment Te rencontrer ?

En effet, si l’homme n’était pas dépositaire de cette capacité spirituelle en lui-même, il serait vain pour lui de la chercher au loin.
Le Chevalier est serviteur, mais il l’est de l’empreinte que Dieu a laissé de lui-même en chaque âme sous une forme unique, ce Seigneur que Maitre Eckhart appelle l’étincelle, la fine pointe, le fond secret de l’âme, dont il dit :

« Je l’ai déjà dit souvent : il est dans l’âme une puissance qui n’est touchée ni par le temps, ni par la chair, qui émane de l’esprit et reste dans l’esprit et est absolument spirituelle. Dans cette puissance, Dieu se trouve totalement, Il y verdoie et fleurit dans toute la gloire qu’il est en lui-même. Cette joie est tellement du cœur, elle est d’une grandeur si inconcevable, que nul ne saurait l’exprimer pleinement avec des mots. 7 »

Dans un dialogue daté du IXème siècle, appelé ‘’Paroles de Constantin fils de Luc à Amâlak le Grec’’, Amâlak demande à son Maître:

« -ne me feras tu pas connaitre mon Dieu ? »
La réponse débute par ces mots :
« -connais-tu cela qui te fait connaitre toi-même à toi-même ? »
Pour s’achever sur le dévoilement de ce secret :
« -au-delà de ton Dieu,
il y a celui qui est pour ton Dieu tel que lui-même est par rapport à toi, un Unique pour un Unique, ainsi de suite jusqu’à celui qui est le Seigneur des Seigneurs. »

 

 

Ce petit texte ouvre sur des développements qu’il est impossible d’aborder au cours du travail de ce jour. Il suggère que nous sommes (que l’on en soit conscient ou pas) reliés à une hiérarchie céleste dont l’agent le plus proche de nous (notre guide intérieur) se tient à notre Orient spirituel 8, cet Orient étant un Occident pour le monde immédiatement supérieur, cette séquence se reproduisant de monde en monde jusqu’à Celui qu’il est convenu d’appeler Seigneur des Seigneurs 9.

 

7 Eckhart sermon 2
8 Représenté en Loge par l’Orient, lieu dont l’accès est interdit à tout autre que le Vénérable Maitre...

9 A ce sujet, il est intéressant de se reporter aux classiques de René Guénon que sont « le symbolisme de la croix » et « les états multiples de l’être » en lesquels il évoque ces notions, notamment la chaine des mondes via les représentations géométriques, et la théorie des états multiples de l’être. La symbolique du collier de perles enfilées sur un fil vertical est une image simple et parlante des mondes ou états se superposant les uns aux autres, et réunis par un fil que l’on ne peut voir.

 

Dieu personnel et paradoxe

 

Nous l’avons dit, l’idée d’un service chevaleresque envers un Dieu inconnaissable et inaccessible n’aurait aucun sens. Le service du Chevalier spirituel ne peut se concevoir qu’à l’égard d’une figure théophanique personnelle qui doit être connue. C’est cela que préfigure la quête des armes, du Nom et de la devise, découverte qui doit être transcendée au cœur du Chevalier, car cette découverte n’est pas la révélation ultime, mais plus simplement le modèle exemplaire d’un process, c’est-à-dire comme toujours au sein de notre organisation initiatique, la représentation via un rituel d’une

opération à réaliser réellement, qui est une phase préparatoire et annonciatrice d’une possible révélation ultérieure.
En effet, ‘’Celui qui se connaît, connaît son Seigneur’’, mais soyons lucides et modestes, la haute connaissance évoquée par cet apophtegme n’est pas la découverte des armes, du Nom et de la devise.

L’essence du « Connais-toi toi-même » signifie découvrir la totalité de notre être, une totalité qui inclut cette partie transcendante qui, bien qu’étant non manifesté, invisible à nos yeux et inconcevable par notre intelligence, ineffable donc, est néanmoins bien réelle. Elle est même l’unique cause de notre présence en ce monde ; présence qui, sans cette exigence de connaissance de soi-même, est et restera une absence.

Chaque être est lui-même la limite de son propre discernement, chaque cherchant peut connaitre le Seigneur (qui est alors son propre Seigneur, un Unique) à partir de ses propres dispositions intérieures.
La théophanie se réalise donc en fonction du réceptacle qui l’accueille. Si tel est le cas il est impossible de partager cette expérience en son détail car chaque mesure est différente, et chacun mesure ce qu’il reçoit avec ce qu’il est, et ce qu’il reçoit ne peut que lui ressembler. Le secret ne peut être transmis, il est unique, il doit être conquis.

Cela signifie que le Seigneur Un et incompréhensible, le Deus absconditum de Maitre Eckhart est toujours le même Abîme inconnaissable.
L’approche de Sa connaissance se fera en première instance par la médiation du Seigneur personnel mais unique situé en notre Temple à la Porte de notre Orient intérieur, notre Seigneur personnel,

celui qui pour moi-même est mon Dieu, tel que le Seigneur des Seigneurs l’est par rapport à lui. Il est le Selengrunt de Maitre Eckhart, le fond secret de l’âme, l’Un particularisé en nous.

Et c’est parce que l’opération se fera à travers le filtre de notre Soi, que chacun percevra en son miroir un visage différent de la même Face, un reflet unique de la Lumière Primordiale, car l’Ange de la Face a autant de visages qu’il y a d’épiphanies...

Ceci témoigne que la Lumière qui nous habite luit en nous de façon absolument unique, et donc seulement à travers un des innombrables rayons de l’Un, que l’on peut traduire par un Nom ou un ensemble de qualités. Ce Verbe résonnant est notre Nom véritable, ou notre Nombre, celui qui nous régit et nous guide vers l’Unique, il est notre Seigneur personnel.

 

 

A ce propos voici quelques mots datant du début du XIIIème siècle.
« Chacune de nos individualités est un nombre unique émis par le Verbe. Lorsque le Verbe pénètre le cœur c’est alors l’éclosion du secret éternel jusqu’alors voilé, déchirement du voile du Temple, ultime événement précédant l’union. Ce qui nous demeurait invisible, ce dont nous percevions (pressentions) la présence par le désir qui nous appelait, produit en nous cette naissance. C’est l’épiphanie personnelle, en soi, nécessitant la capacité de connaissance de soi-même et de transparence. Connaître sa propre essence unique. Le lien est alors celui qui lie le Seigneur et son Chevalier.
10»

Ce texte pourrait être Rectifié, il est du Maitre musulman Ibn Arabi de Murcie, dont l’œuvre aurait influencé la pensée du Maitre chrétien Dante Alighieri.

Quiconque aurait la prétention de se dispenser de ce médiateur, de cette théophanie personnelle, nierait tout simplement l’évidence phénoménologique. Sous quelque forme que se présente à lui la rencontre, cette forme correspond à son mode d’être personnel et unique, car elle ne peut se montrer à lui autrement que selon sa capacité, son aptitude à saisir ce qu’il Est.

Cette rencontre délie de toute vision dogmatique de Dieu, libère du poids de l’écrasante solitude du monothéisme abstrait, et fait donc l’initié véritablement libre. Les liens qui l’unissaient à l’empreinte historique et socio-culturelle de la religion dogmatique sont soudainement défaits, car celui qui se connaît, connaît LE Seigneur auquel il doit se soumettre, celui au service duquel il est en mission, car il le porte en lui, ‘’Emmanuel’’.

Celui qui connait son Principe, connait sa fin, car la découverte du commencement ne fait qu’un avec celle de la fin.


La démarche du Chevalier spirituel, est d’accomplir le but ultime de sa présence en ce monde qui

est :  « La pleine manifestation de la lumière de sa nature originelle, telle qu’elle fut créée par Dieu ».

Remémorons-nous les paroles du Vénérable Maître à l’apprenti nouvellement reçu : "Vénérable Maître : Recevez de mes mains l’habit de l’Ordre le plus ancien et le plus respectable qui fût jamais. Sa blancheur vous indique la pureté qui est le but de nos travaux, et que nous cherchons à recouvrer. "

 

Conclusion

 

Pour l’initié, il n’y a de Religion véritable que personnelle, car il n’y a de rencontre et d’union avec Dieu, entre Ciel et Terre, que dans le face à face avec l’épiphanie qui lui est propre. Cette rencontre lui est personnellement destinée, elle ne peut être qu’unique sous tous points de vue.
L’unité divine se manifeste à travers la multiplicité de ses théophanies dont chacun de nous est une expression passagère, mais à l’état de potentialité. Notre projet individuel est de convertir cette potentialité en une actualité vivante, en nous.

L’expérience initiatique est un cheminement solitaire, une ascension intérieure qui nécessite le dépouillement de ce tout ce qui n’est qu’obstacle à l’émergence du Vrai en nous, « Ce point unique en chacun où la présence du Dieu caché affleure au plus intime des créatures » tel que le définit le Rabbi de Gour.

 

 

10 L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi p.128 Ed : Aubier 2000

 

La découverte en question est conditionnée par la rencontre de Celui qui en nous est endormi, caché ou voilé, appelons-le étoile, guide, ange, Esprit-Saint, nature parfaite, Hiram. Pour ce dernier, il est dit qu’il fut assassiné, et que lui seul connaissait les plans du Saint des Saints...
Sa résurrection conditionne la reconstruction du sanctuaire intérieur, elle conditionne également le retour de la lumière, car il Est la lumière Une et unique qui luit en nos ténèbres.

Individuellement, que cette rencontre soit lumière, ou encore silence signifiant, elle provoquera alors ce retour de la Parole perdue chère aux maçons, Parole perdue ou Nom nouveau qui, pour cause, ne peut être révélé que de façon unique à un unique.

                          Jacques  i.o. eques a Solitaria Semita i.h. Haut Chemin GP GMN d’Honneur

 

« Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises: A celui qui vaincra je donnerai de la manne cachée, et je lui donnerai un caillou blanc; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n'est celui qui le reçoit. » Apocalypse 2:17